Textes

Guillaume Chiron mêle le réel à l’irréel, le connu à l’inconnu. D’abord, il déconstruit par prélèvements multiples dans un corpus d’images produites et mises à disposition par l’industrie culturelle. Puis il reconstruit et projette un nouveau monde, par la sélection et le rapprochement de quelques-uns de ces fragments. Parfois, le hasard rejoint son travail et la magie opère. Les lignes de fuites se suivent et les perspectives coïncident. De nouvelles scènes apparaissent, drôles ou incongrues, étranges et réflexives.

Plus que sous l’influence des avant-gardes, Guillaume Chiron produit bon nombre de ses images surnaturelles sous l’influence du cinéma des années 1950 et 1960. En donnant à ses personnages la taille d’animaux de compagnie, en donnant vie à des géants dominant de vastes espaces, on pense bien évidemment à des titres comme L’homme qui rétrécit ou au Fantastique homme colosse. Le plasticien joue avec la taille et le monstrueux. Il y a là un attachement évident pour une mise en scène et pour des effets spéciaux réalisés de façon intuitive et artisanale. Et on comprend aisément pourquoi l’essentiel de ses sources est ostensiblement vintage. Même tirés de leurs contextes respectifs, les matériaux utilisés déploient naturellement leur pouvoir d’évocation historique. Ils poussent sans détour le spectateur à faire l’expérience de l’espace et du temps.

Cette prise de conscience, celle d’être créateur, l’artiste nous la livre aussi dans sa dimension collective. Il nous en rappelle très souvent le contexte. Une falaise n’est même plus le fruit des mouvements terrestres ou des érosions, mais bien celui d’une main et d’un burin. La ville occidentale, parfois transformée en décor de Conquête de l’Ouest, est le signe premier de la modernité, si évasive et futile, si choyée et célébrée. Ici on enlace un immeuble de 40 étages, ailleurs on danse au-dessus de nœuds autoroutiers.

Le grand devant le petit, procédé pourtant classique en matière de découpé-collé, peut prendre ici un sens particulier. Notre espace naturel ne serait plus tout à fait à la taille de notre humanité. L’Homme, dans la Nature, est tel un enfant qui se désintéresserait d’un jouet autrefois convoité. C’est sans émotion qu’il regarde ses ressources s’épuiser. Pourtant la Nature est un véritable refuge pour l’humain. Tour à tour un paysage de montagne, un ciel ou des nuages, peuvent devenir le lit de quelques-uns des personnages du collagiste. D’ailleurs l’être, qu’il soit humain ou animal, peut devenir un élément de paysage. Ici le corps devient voûte céleste, et ailleurs… l’invisibilité peut être atteinte. La montagne devient chat. Les corps, les visages, les chevelures se vident et se remplissent. Ils sont géométrie, là ils sont l’aplat, la couleur. L’abstraction n’en reste pas moins figurative.

L’homme est souvent relégué à son statut dérisoire de petit personnage. Il est une petite personne, au sens propre du terme. Il est un héros ridicule plongé dans l’univers bourgeois de la société industrielle. Il est Tarzan ou Superman perdu au milieu de tapisseries et de dorures. Qu’il soit officier de l’armée autrichienne, policier, trappeur ou indien, il est régulièrement reconduit à son propre ridicule, sinon à son statut d’enfant, à force de chevaucher des chiens ou des chatons. Pas de place pour la virilité, il s’offre à toutes les addictions. Il est un fumeur, un ivrogne, un pantin dont on pourrait remonter la mécanique.

Anthony Bonnin